Les familles italiennes
Maffesoni, Savoldi, Tosolini, …, ces noms je les entends depuis toujours, ils font partie de notre quotidien. Et pourtant ils n’ont pas toujours été inscrits à l’annuaire téléphonique des Clabecquois. Vincent, Bruno, Jacques et les autres font partie de ces familles italiennes arrivées chez nous il y a maintenant de nombreuses années.
Après un petit aperçu du contexte italien de la première moitié du XXème siècle, il est temps de faire connaissance avec ces familles arrivées à Clabecq et logées dans ce qui allait devenir « Le château des Italiens ».
Rachat par les Forges
Le château de Clabecq est donc acheté par les « Forges de Clabecq » en 1946 pour accueillir les travailleurs immigrés, italiens principalement.
Bien entendu, le château tel qu’il existe n’est pas adapté pour recevoir autant de familles différentes. Il sera donc aménagé en « Studios/Appartements ».
Pour régler les problèmes d’accès aux logements des étages, une passerelle métallique est accrochée aux murs de la cour intérieure. Les moellons d’accrochage en pierre d’arkoze ont disparu du paysage. Il a fallu aussi aménager les différents logements. Perçage de murs pour l’installation de tuyaux d’eau, et d’électricité, montage de cloisons, …
On peut dire sans se tromper que ces aménagements ont causé une grande détérioration du patrimoine historique de Clabecq. Il ne retrouvera plus jamais son lustre d’antan.
Pourtant en 1920 ce château comptait encore beaucoup de meubles et de tableaux témoins de son riche passé.
« Armoire en chêne, banc sculpté, vase en terre cuite, moulures rehaussées d’or, bureau Louis XV hollandais ainsi qu’une table en marqueterie de même style et de même époque. Pendule, candélabres, vases en bronze et portraits de famille. Flodorps, Sayve et Snoy s’y côtoient.
Au fumoir, table ronde en acajou et marqueterie, coffre en chêne portant le nom de Marguerite, meuble en racine de noyer et de citronnier …
Pour accéder à l’étage, un grand escalier meublé par une armoire gothique et un portrait de Mademoiselle Marguerite SNOY.
Dans les chambres, garde-robe en chêne sculpté d’époque Louis XV, pendules, candélabres … »
Pour en savoir plus : « Le Château de Clabecq » de J.-L. VAN BELLE – Page 73 ou « Le château des Italiens » de Sarah et Christophe BERTI – Page 19.
Tout ce qui restait dans le château à cette époque a été dispersé.
Schéma classique
Entre 1946 et 1948, des centaines d’Italiens sont arrivés à Clabecq pour trouver fortune aux Forges. Parmi eux, 32 familles se sont installées au Château.
Le schéma est classique, un homme arrive seul, parfois avec un fils aîné ou des amis, et ensuite il est rejoint par les siens chaque fois qu’un appartement se libère au château. Il fallait attendre que les travaux se terminent dans un appartement pour qu’il puisse être attribué à une famille.
En attendant, à leur arrivée à Clabecq, les hommes seuls étaient logés à l’hôtel des aciéries, appelé aussi « l’hôtel des célibataires », qui pouvait à certains moments en abriter entre 200 et 300. Cet hôtel est resté ouvert, dans ce but, jusqu’en 1955.
Nardo, l'homme clé
Originaire de Brescia, avant la guerre il avait émigré en France, à Chambéry. À la libération il retourne en Italie avant de venir à Clabecq avec pour objectif de travailler aux Forges.
Très vite, les ingénieurs se rendent compte qu’il a une qualité essentielle, il parle français. Il travaillera pour les Forges comme interprète et ira plusieurs fois en Italie chercher de la main d’œuvre. En tout il aurait même ramené 150 personnes à Clabecq dit Veniero, son fils.
Il remplissait les papiers, faisait venir les femmes et les enfants, trouvait un logement, …
Il a vécu au château jusqu’à sa mort à 83 ans.
Nardo ( à gauche) avec son épouse et Felice DUCOLI
Milan, centre névralgique
Beaucoup de familles italiennes parlent de l’attente en gare de Milan et des contrôles réalisés. Voici quelques explications sur le sujet.
« Achille Van Acker était Premier Ministre et Ministre du Charbon à l'époque des premières négociations italo-belges d’après la deuxième guerre et de l'appel à la main d'œuvre italienne. Et il veut organiser une sélection des candidats à l’émigration vers la Belgique.
Dans une première phase, ce sont les offices de placement italiens qui "choisissent" les travailleurs destinés aux charbonnages belges. Mais Fédéchar (Fédération charbonnière de Belgique) est mécontent de la sélection trop sommaire qu'ils pratiquent et du taux élevé de retours et donc de frais de voyage de rapatriement. Dans les premiers temps un malheureux affligé d'une jambe de bois avait même été "sélectionné" pour les mines belges !
Fédéchar décide donc rapidement de procéder elle-même à la sélection et d'établir en Italie un bureau de recrutement. On pense d'abord à fixer ce centre de recrutement à Rome ou Chiasso mais il s'avère ensuite plus commode de l'établir à Milan. Ce centre fonctionnera jusque dans les années 60.
Les candidats sont acheminés de toute l'Italie par les trains réservés au déplacement des troupes en temps de guerre, vers le centre de sélection de Milan, par les soins du Ministère Italien du Travail. Ce centre était établi dans trois étages de souterrains sous la gare de Milan. Selon les dires de Fédechar et du délégué belge de la Sûreté eux-mêmes, les candidats étaient entreposés là dans des conditions d'insalubrité totale et de promiscuité aggravées par la présence de parasites. Les candidats sont censés avoir déjà passé un examen médical dans leur lieu d'origine et le Ministère Italien du Travail a transmis au délégué de la Sûreté Belge la liste des candidats au départ ainsi que leurs passeports.
Ils vont avoir aussi à passer à Milan une triple sélection:
L’arrivée à Clabecq
L’arrivée à Clabecq dans le livre de Sarah et Christophe Berti est vue par des yeux d’enfants, les yeux de tous ceux qui, maintenant adultes, ont témoigné dans ce livre. Et pour ces enfants, tout cela est plutôt impressionnant.
« Á l’arrivée il faisait gris, très gris. De Tubize au château, nous sommes allés à pieds, valise à la main. Le mur de la Sennette me paraissait immense, j’avais 6 ans … » - Romolo CEDRONE
« Nous sommes arrivés à l’automne 1947. Avec ma mère et mes deux frères, âgés d’un an et demi et de six mois. Il me reste quelques images. Celle de notre arrivée de nuit au château, dans ce grand bâtiment avec un escalier de fer. Je n’ai jamais oublié cette première rencontre avec ce qui allait être notre maison pendant plus de dix ans. » - Bruno SAVOLDI
« J’avais neuf ans, j’avais des souliers que mon père nous avait envoyés de Belgique. Dans le train, je suis quasi tout le temps resté accroché au tablier de ma mère. Au château, l’appartement prévu n’était pas prêt. Ma sœur est restée chez Nardo, nous sommes allés loger une ou deux semaines chez des fermiers de Braine-le-Château. Nous nous y sommes rendus à pieds. J’ai pleuré toute la route. » - Jacques TOSOLINI
« À l’arrivée à Clabecq, le mur m’effrayait. J’avais treize ans et je voulais rentrer chez moi, en Italie. J’ai gardé cette nostalgie quelques semaines » - Natale ZANELLA
« Moi j’avais onze ans et ce qui me frappait, c’est que tous les bâtiments me semblaient énormes. En Italie c’était la campagne, Ici, tout ressemblait à la ville. » - Mario FRANCESCHINI
« J’étais subjugué par les hauts-fourneaux. Je n’avais jamais vu cela avant. Mon père s’est approché de moi et m’a dit : regarde bien, c’est là que tu vas travailler ! Je lui ai répondu ; travailler là, avec ma belle chemise blanche ? Deux jours après je commençais aux Forges et j’y ai travaillé toute ma vie. » - Rolando PENOCCHIO
La vie de château
Le château est donc découpé en appartements, chacun d’eux est composé de plusieurs pièces séparées par des cloisons assez fines qui feront dire que les murs étaient en carton. Il y a l’électricité, une cheminée et une cuisinière dans chaque logement.
Au rez-de-chaussée se trouvent les douches communes (une pour deux ou trois familles), ainsi que des toilettes avec chasse d’eau, le « Top du Chic » selon certains car même les Belges n’en avaient pas.
« Nous avons découvert notre nouvelle maison. Comme nous étions huit (six enfants et les parents), nous avions deux chambres à coucher, un petit débarras et une pièce de 4 mètres sur 2 qui pouvait servir de salle de séjour et de cuisine. C’était un luxe par rapport à ce que nous avions laissé en Italie. » - Adèle DUCOLI
Les enfants ont tous gardé les mêmes souvenirs : des logements très grands, très beaux, en général bien mieux que ce qu’ils avaient connu en Italie.
« Une grande cuisine très belle et les trois chambres. Nous avions le plus bel appartement » - Liliana PENOCCHIO
Et pourtant, dans un reportage télévisé, Jacques TOSOLINI entre, grâce à une échelle (il n’y a plus de passerelle en fer), dans un appartement situé au premier étage du château. Sa réaction est éloquente : « Mon Dieu, mais c’est tout petit … je voyais ça beaucoup plus grand ».
Madame Nelly Sergent nous parlait de l'ambiance dans les classes et ailleurs du fait de la présence des enfants Italiens. C'est aussi l'avis de Monsieur René Cheron.
Une école rurale belge - Clabecq
Les presses d'Île de France
Un problème survint toutefois assez vite : la langue.
« Il y avait deux types d’immigration, les Italiens du Nord et les Italiens du Sud. Les mangeurs de polenta et les mangeurs de tomates » - Jacques TOSOLINI
Au lavoir il y avait souvent des disputes, nous dit Anita, car les femmes ne se comprenaient pas entre elles. Mais bien vite cette barrière linguistique saute et les chants des femmes emplissent le château.
Pour ce qui est de l’approvisionnement, les femmes se rendent dans un petit magasin « Chez Geneviève ». Là, elles parlent par signes ou se servent elles-mêmes derrière le comptoir. La ferme qui jouxte le château permet aux familles de s’approvisionner en lait et en beurre. Le pain est apporté chaque jour par le boulanger. La tournée du brasseur passe aussi par le château, de la bière brune qui s’appelait « La triomphe ».
Les enfants du château
Les enfants découvrent leur nouvelle vie entre le château, le parc de Clabecq et l’école.
L'école des filles
La grosse difficulté que les enfants, eux aussi, rencontrent en arrivant à l’école, c’est la langue. Cette langue inconnue que tout le monde semble pouvoir parler avec beaucoup d’aisance. Alors les plus petits s’accrochent aux jupes de leur mère. Ils ne savent pas encore que l’école leurs permettra de s’intégrer plus rapidement que n’importe quel autre moyen.
Les garçons se montrent les moins calmes. Des clans se dessinent Italiens contre Belges, les « macaronis » contre les « patates » ; insultes qui deviennent très vite à la mode. « On nous traitait de sales macaronis de tous les côtés » nous dit Anita BASTIANELLI, « et on se faisait frapper » ajoute Mario FRANCESCHINI.
Je me souviens très bien de cette époque. Les enfants répétaient ce qu’ils entendaient des adultes. Il y avait aussi une autre expression qui s’adressait aux Italiens, elle était en wallon et ici en phonétique : « Mindjeux d’festus ». Pour ceux qui ne le savent pas, les festus sont des fétus de paille laissés sur le champ après récolte. Ils ressemblent très fort à des spaghettis.
Quoi qu’il en soit, l’école a été réellement un moteur pour l’intégration des jeunes Italiens arrivés chez nous. Et une fois la barrière de la langue franchie, beaucoup d’enfants italiens ont fait de brillantes études et ont pu ainsi faire partie intégrante de l’histoire de la Belgique et de son économie, tout en restant quand même conscients de leurs origines.
À côte du château se trouvait la ferme Quertenmont. Parmi les plus grands enfants, certains sont allés aider le fermier, Raoul, lors des travaux des champs. Ils recevaient alors une tartine de saindoux et une tasse de café le matin et, récompense suprême, un sachet de frites le soir.
J’ai connu cette époque aussi mais chez André, le fils de Raoul, qui avait une ferme à l’endroit où se trouve la prison maintenant. Notre délice à nous c’était une tartine au piccalilli. André était célibataire, il n’avait donc personne pour faire les frites.
Et je vous livre ici une opinion tout-à-fait personnelle sur ce qui est dit plus haut.
« Lorsque les premiers Italiens arrivent en Belgique, il y a un an que la guerre est finie. Pendant cette guerre, les gens ont eu peur, ils ont eu faim. Des gens ont perdu des amis, des parents ou pire, des enfants. Et on ne peut contredire l’histoire, les Italiens et les Belges ne se trouvaient pas dans le même camp. Alors devoir, même au nom de l’économie nationale, accueillir comme voisin celui qui était encore un ennemi hier, ce n’était pas chose facile.
J’entends déjà les cris, les remarques, les commentaires et probablement aussi quelques « likes ».
Je sais que tous les Italiens n’étaient pas admiratifs du Duce et qu’ils ne voulaient pas de cette guerre, je sais que des Italiens se sont engagés dans la résistance belge (Voir « le contexte italien »). Je sais que tout le monde connaît Léon DEGRELLE et que des Belges ont trahis leur patrie en s’engageant dans les armées allemandes. Mais je crois aussi que dans la souffrance il est difficile de ne pas faire d’amalgame et que le comportement des enfants découle directement de l’état d’esprit des parents.
Et donc en conclusion, les Belges comme les Italiens ont dû vraiment prendre beaucoup sur eux car à cette époque tout cela a été très difficile pour tout le monde. »
Le Padre Giorgio
Voilà une autre figure emblématique du château.
Il est arrivé à Clabecq au début des années 50. Chaque jour il visite les familles et chaque dimanche, il dit la messe dans une petite chapelle aménagée au rez-de-chaussée du château.
Tous s’accordent à dire que le padre était très respecté et accepté dans presque toutes les maisons. Romolo CEDRONE ajoute : « On avait coutume de dire avec humour que ceux qui avaient été mariés par le Padre GIORGIO n’étaient pas vraiment mariés ». Mais ceci dit, la chapelle était remplie chaque dimanche.
Il y avait aussi des rebelles chez les enfants et le Padre avait fort affaire avec eux. Une petite anecdote à ce sujet :
« Dans les années 50, le château devait recevoir la visite du consul d’Italie. Tous les enfants étaient en rang quand il est arrivé et le Padre GIORGIO a commencé à chanter l’hymne italien
Aucun enfant ne chantait. Il a essayé « Quel Mazzolin di fiori
mais même chose, personne ne chante. Alors le consul s’est approché de moi et a demandé ce que je connaissais comme chant. J’ai répondu Bandiera Rossa
et j’ai reçu une claque dans la figure ».
Mais tout cela n’entame pas la joie de vivre des 80 gamins du château qui gardent de ces années-là des images de bonheur et d’aventures.
Questa è la fine
Et un jour, tous ces gamins deviennent des hommes et quittent le château pour se marier et prendre leur indépendance.
Petit à petit le château se vide et devient insalubre. Quelques associations occuperont encore l’un ou l’autre local, je pense aux Espagnols qui organisaient là une soirée « paëlla » à tomber par terre ou encore à la mosquée qui s’est installée dans le bâtiment face à l’entrée. Mais le château devenait trop dangereux alors il a été laissé à son triste sort.
Et un jour, miracle, on a vu arriver des camions avec des échafaudages et tout un matériel de construction. Le château allait revivre, il allait repartir pour d’autres aventures. Pourtant il restera pour beaucoup « Le château des Italiens ».
Pour en savoirplus, lisez le livre de Sarah et Christophe BERTI.
Le château des Italiens