Le contexte italien

L'Italie de Mussolini

En Italie, le premier gouvernement Mussolini voit l’émigration comme l’instrument le moins dangereux pour compenser les déséquilibres du pays. Ainsi, le Duce affirme dans un discours prononcé le 2 avril 1923 à l’École Normale Féminin « Carlo Tanca » de Milan :

« Que ce soit un bien ou un mal, l’émigration est une nécessité physiologique du peuple italien. Nous sommes quarante millions serrés dans notre étroite et adorable péninsule qui a trop de montagnes et un territoire qui ne peut pas nourrir tout le monde. Autour de l’Italie, il y a des pays dont la population est inférieure à la nôtre et dont le territoire est le double du nôtre. Donc on comprend que le problème de l’expansion italienne dans le monde soit un problème de vie ou de mort pour la race italienne […] Je déclare ici que le gouvernement a l’intention de soutenir l’émigration italienne ; le gouvernement ne peut pas s’en désintéresser car ce sont des hommes, des travailleurs et surtout des Italiens ».

« Bene o male che sia, l’emigrazione è una necessità fisiologica del popolo italiano. Siamo quaranta milioni serrati in questa nostra angusta e adorabile penisola che ha troppe montagne ed un territorio che non può nutrire tutti quanti. Ci sono attorno all’Italia paesi che hanno una popolazione inferiore alla nostra ed un territorio doppio del nostro. Ed allora si comprende come il problema dell’espansione italiana nel mondo sia un problema di vita o di morte per la razza italiana […] Dichiaro qui che il Governo intende di tutelare l’emigrazione italiana; esso non può disinteressarsi perché sono uomini, lavoratori e soprattutto italiani. » Benito Mussolini, Scritti e discorsi, vol. III – L’inizio della nuova politica (28 ottobre 1922-31 dicembre 1923), Milano, Hoepli, 1934, p. 97-98.

Cependant, le dynamisme et la liberté de circulation suivent le marché du travail. Lorsque la production montre finalement des signes de reprise et que le taux de chômage diminue, on assiste à un changement radical de politique, coïncidant avec l’année 1926. Mussolini voit la grande taille de la population italienne comme une puissance démographique, comparé aux autres pays.

Le gouvernement préfère ainsi utiliser le territoire national jusqu’au dernier centimètre carré plutôt que de perdre cette force vitale. Il entame une politique de répartition de la population à l’intérieur des frontières nationales, en favorisant le déplacement vers la campagne et les zones où la production agricole peut être développée. La nouvelle tendance est officiellement annoncée lors du discours de l’Ascension le 26 mai 1927. Pour la première fois, le problème démographique est mis au centre de la politique intérieure de l’État.

« J’affirme que l’élément non fondamental, mais préjudiciel de la force politique et donc économique et morale des nations est leur pouvoir démographique. […] Messieurs, l’Italie, pour avoir de la valeur, doit entrer dans la seconde moitié de ce siècle avec une population non inférieure à soixante millions d’habitants. Vous pouvez dire : comment vivront-ils sur le territoire ? […] Depuis cinq ans, nous sommes en train de dire que la population italienne déborde. Ce n’est pas vrai ! Le fleuve ne déborde plus, il est en train de rentrer assez rapidement dans son lit [..] Si on diminue le nombre, Messieurs, on ne construit pas l’empire, on devient une colonie ».

« Affermo che dato non fondamentale, ma pregiudiziale della potenza politica e quindi economica e morale delle nazioni è la loro potenza demografica. […] Signori, l’Italia, per contare qualche cosa, deve affacciarsi sulla soglia della seconda metà di questo secolo con una popolazione non inferiore ai sessanta milioni di abitanti. Voi direte? Come vivranno nel territorio? […] Da cinque anni noi andiamo dicendo che la popolazione italiana straripa. Non è vero! Il fiume non straripa più, sta rientrando abbastanza rapidamente nel suo alveo […]. Se si diminuisce, signori, non si fa l’impero, si diventa una colonia. » Benito Mussolini, Scritti e discorsi, vol. VI - Il 1924, Milano, Hoepli, 1934, p. 42.

Au lendemain du premier conflit mondial, il fallait rebâtir, sur les ruines des nations déchirées, toute une vie socio-économique longuement éprouvée. La Belgique se remet bien vite à la tâche. En quelques mois, la plupart des usines et des charbonnages retrouvent leur rythme et leur productivité.

Pourtant bien des choses ont changé.

En effet, la Belgique a besoin de bras pour extraire le charbon de ses mines. Les sociétés de charbonnage recherchent de la main-d’œuvre jeune et saine pour remporter la première « bataille du charbon ». Les travailleurs belges refusent de faire les travaux dangereux, lourds et mal payés, comme celui de l’extraction du charbon.

L’Italie, au contraire, se remet confusément de sa propre guerre, remportée dans le sillage des Alliés, dont les promesses ne furent que partiellement honorées. La pauvreté gagne du terrain et le régime politique en place subit des contrastes imprévus et virulents avec l’apparition de la dictature de Mussolini.

Les nombreux chômeurs italiens viennent en particulier de l’Italie du Nord, la partie du pays la plus endommagée par la longue guerre. C’est à ce moment que la Belgique et l’Italie lancent des tentatives de recrutement collectif sous le contrôle de l’État.

Ainsi, à partir de 1920, les courants migratoires en Belgique se transforment : ce ne sont plus les citoyens des pays limitrophes qui fournissent la plus grande part de la main-d’œuvre mais bien la Pologne et l’Italie. Les émigrants qui quittent l’Italie proviennent de la classe ouvrière ou paysanne. Ils exerçaient généralement en Italie des travaux liés au bâtiment, à l’industrie et à l’agriculture.

À titre d’exemple, durant le mois d’août 1925, parmi les 51 émigrés de plus de 15 ans en route pour la Belgique, qui furent recensés à la frontière italienne, il y avait :

En ce qui concerne les 43 femmes, il y avait :

Sur 125 émigrés, 108 provenaient du nord de l’Italie.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les Italiens étaient environ 30 000 en Belgique.

Le déplacement de ces populations entre les deux guerres mondiales est souvent associé à la fuite du régime dictatorial de Mussolini. En Belgique, l’émigration politique et économique s’associent durant le fascisme au point qu’il soit difficile de les distinguer.

Paradoxalement, les Italiens qui ont échappé à la violence en Italie la retrouvent en Belgique. Dans ce contexte, on peut parler de « population cible » : ils font non seulement l’objet de discriminations de la part de la population locale, mais doivent également subir la brutalité de leurs propres compatriotes fascistes. Entre les Italiens de Belgique favorables au Duce et ceux qui le combattaient se développait au fil des ans une tension insurmontable.

2ème guerre et résistance

Après l’invasion allemande, les autorités italiennes de Belgique, qui par ailleurs protégeaient les Juifs, n’hésitent pas à dénoncer des dizaines des compatriotes antifascistes. Ceux-ci furent envoyés, soit, dans le meilleur des cas, par convois entiers vers l’Italie, soit vers les camps allemands. Les Italiens formèrent une communauté dénoncée par ses propres représentants.

Toutefois, pendant la seconde guerre mondiale, un grand nombre d’émigrés italiens participent à la Résistance belge après l’invasion allemande. À ce moment, des résistants surgissent de tous les noyaux d’immigration italienne en Belgique, c’est-à-dire surtout dans les bassins miniers et à Bruxelles. Ils œuvrent dans tous les domaines de la Résistance, selon leurs compétences et les missions qui leur étaient confiées. Certains sont revenus de la guerre d’Espagne, après avoir combattu le régime de Franco, et sont parmi les premiers à savoir ce qu’il fallait faire contre les nazis.

Emigrés italiens dans la Résistance belge(Les)
Auteurs :
Giuffredi Francesca (Université de Bologne),
Maerten Fabrice (CegeSoma/Archives de l'État)

Après guerre

Après la Seconde Guerre mondiale, pour les Italiens rentrés de la guerre, les perspectives ne sont pas plus favorables. Loin d’avoir amélioré leurs conditions de vie, la guerre n’a fait que les empirer.

À cette période, la Belgique rencontre un besoin criant de main d’œuvre pour relancer l’économie. Il fut signé un protocole entre les deux pays, encore ennemis il y a peu, prévoyant que pour 1 000 ouvriers italiens envoyés au travail en Belgique, un maximum de 5 000 tonnes de charbon seraient envoyées gratuitement pour l’État italien.

(Voir le texte, uniquement en italien)

De cette manière, l’Italie en manque de charbon accepte d’échanger, en guise de marchandise, son propre peuple.

En se débarrassant de quelques milliers d’hommes, le gouvernement pensait que la population nationale pourrait mieux respirer. En se débarrassant de quelques paysans, des chômeurs et des pauvres, il n’y aurait rien à perdre, certainement.

De grands manifestes roses commencent à apparaître partout, promettant de hauts salaires en Belgique. Il n’en faut pas plus à ces gens qui, n’ayant rien à perdre, rentrés de la guerre, souffrant de la faim et attirés par des promesses mensongères, se mettent à croire au paradis en cette terre lointaine, la Belgique.

Les premières années, les Italiens dorment dans des baraques et des lits semblables à ceux des camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale. Pendant les années d’après-guerre, les Italiens connaissent pratiquement le même traitement que les prisonniers allemands maintenus en Belgique pour travaux forcés. Ces Italiens revenus de la guerre, éventuellement partisans dans la Résistance, se trouvent maintenant à partager leur tartine avec l’ennemi qu’ils devaient tuer quelques mois auparavant.

Conclusion

Pour conclure, selon Sofia VOLPATO, on peut qualifier l’immigration italienne en Belgique de déplacement, d’exil ou même de déportation d’une population. Nous avons vu comment les Italiens s’étaient exilés pendant le fascisme, comment ils avaient fui le régime ou avaient émigré pour des raisons économiques. À bon droit, il faut également parler de déportation. Une déportation intervenue dès l’année suivant la fin de cette seconde guerre lors de laquelle des déportations bien plus monstrueuses eurent lieu.

Bien sûr, d’après le Protocole de 1946, il s’agit d’une déportation économique, mais quelques-uns de ses éléments caractéristiques rappellent très fortement ceux d’une véritable déportation : notamment la forte propagande, les visites médicales et la sélection physique, l’attente en gare de Milan, le terrible voyage, l’utilisation des voies de marchandises à l’abri des regards de la population locale, la considération de l’homme comme monnaie d’échange contre du charbon.

La considération de l’homme était en dessous de celle du cheval. Sans protection ni sécurité du travail, les accidents étaient journaliers. Entre 1946 et 1963, 890 Italiens décédèrent dans les mines. Le 8 août 1956, lors de la catastrophe de Marcinelle, sur 262 mineurs décédés, 136 étaient Italiens.

Il me faut insister sur les termes de «déportation meurtrière» car nombre de ceux qui ne succombèrent pas aux calamités du sous-sol trouvèrent la mort quelques années plus tard à cause de la silicose. Cette poudre noire qui atteint les poumons ne fut reconnue comme maladie professionnelle qu’en 1964. Pour beaucoup, il était déjà trop tard.